Voici la conscience d’un cracker, écrit en 1995 et d’origine suédois.
Ils disent qu’un nihiliste est une personne qui renie les valeurs. Ce n’est pas tout à fait
vrai. Un nihiliste est quelqu’un qui renie certaines valeurs, et en construit de
nouvelles. Quelqu’un qui ne fait que renier les valeurs, et ne veut que détruire la
société, est plutôt un anarchiste, ou un pur et simple vandale, un prophète de
l’absence de valeurs. Pour moi, je préfère me dire adhérent de la philosophie Zen,
le faillibilisme, ou tout simplement : une personne qui croit qu’il n’y a pas d’entités
fixes telles que le « Bien », le « Mal » ou la « Propriété Privée », tous concepts qui
ne sont que des constructions momentanées de l’esprit humain. Je suis du côté de
Nietzsche, en un sens, mais je veux aller au-delà de Nietzsche, car le nihilisme est
toujours créatif.
Ils disent que les crackers sont des cafards maléfiques qui veulent ruiner les
compagnies de logiciels et voler les sous qui reviennent aux malheureux
programmeurs. Moi, ce que je dis, c’est que l’information est à tout le monde,
comme l’air qui nous entoure, et que personne n’a le droit de la mettre derrière des
murs. Si vous pensez que les crackers ne sont qu’une bande d’anarchistes prêts
à tout mettre à feu et à sang parce que ça les amuse, vous vous trompez du tout
au tout. Nous sommes en fait bien pires que ça.
Nous mettons à bas, oui, mais nous en sommes fiers, et nous le faisons parce que
nous devons le faire. Quelqu’un doit libérer l’information. Je ne hack pas parce que
je hais la société, mais parce que je l’aime et que je souhaite qu’elle évolue. Je
considère le hack comme une action hautement politique, et je suis fermement
convaincu qu’il est JUSTE de hacker !
Maintenant vous êtes troublés. Laissez-moi encore vous expliquer.
Cette année, en 1995, je peux entrer dans n’importe quelle bibliothèque, prendre
N’IMPORTE QUEL livre, aller à la photocopieuse et copier toutes les pages si je le
souhaite. Tout ceci est parfaitement légal, au moins ici en Suède. L’Etat suédois
(comme beaucoup d’autres) a décidé que ses citoyens avaient le droit de copier
des livres.
Maintenant, je rentre à la maison. Je regarde mon lecteur de CD. Je n’ai pas le droit de
me faire une cassette de mes morceaux favoris. C’est illégal. Je regarde mes
cassettes vidéo. Je n’ai pas le droit de les copier. C’est illégal. Je regarde mes
boîtes de disquettes qui contiennent des logiciels Microsoft que j’ai achetés. Eh
bien, j’ai le droit de me faire des copies de sauvegarde, mais pas de les donner à
mes amis. C’est illégal.
Ça me rend malade ! Quelle différence entre des logiciels, des CD, des cassettes vidéo
et les livres que j’emprunte à la bibliothèque du quartier ? Tout cela est de
l’information, grands dieux ! Le problème dans ce cas n’est pas l’information en elle-
même. Le problème est que cette société m’a conditionné à croire qu’on avait le
droit de posséder l’information, comme la terre ou l’argent, ou comme les Grecs ou
les éleveurs de coton sudistes purent croire qu’on avait le droit de posséder DES
GENS. Ils appelaient ça l’esclavage. Je réalise que je suis un esclave de la société
qui contrôle l’information. Parce que c’est de cela dont il est question. De contrôle.
Complet, absolu et indiscutable contrôle.
Je ne suis pas en train de vous dire que je veux que les lois sur les droits d’auteur
soient remplacées par le chaos. Si je souhaitais le chaos, je serais une bête
destructrice et pas un citoyen constructif. J’aime notre société, et je pense qu’elle
est une des meilleures au monde. J’aime encore plus les communautés du
cyberspace comme la Scène ou Usenet, parce qu’elles sont internationales et
multiculturelles. C’est pourquoi je veux dire à la société qu’il y a quelque chose qui
ne va pas. Je veux souffler dans mon sifflet pendant qu’il est encore temps.
Je n’ai rien contre les compagnies de logiciels et je ne les hais pas. En fait, je veux qu’il
existe des compagnies de logiciels. Ce que je n’aime pas, c’est la structure
sociale et le cadre économique qui gouvernent les gens comme les entreprises, et
auxquelles ils doivent obéir. Je crois les entreprises et les gens également
prisonniers de ce système. Vous dîtes que quelqu’un doit payer. Pourquoi ? En
quoi consiste ce paiement, de toute façon ? Qu’est-ce que le savoir « sous
licence » et le savoir « dans le domaine public » ? Ou, pour utiliser le langage lui-
même de l’autorité : en quoi consiste cette arnaque de la « propriété intellectuelle »
autour de laquelle vous faites tant de bruit ? Quelle information ai-je le droit de
posséder ? Quelle information ai-je le droit de transporter dans ma tête ?
Pour les partisans de l’économie post-moderne, la propriété et le droit sur l’information
sont une religion. Ils suivent les dieux de l’économie et pensent qu’ils seront au
paradis le jour où ils deviendront des yuppies avec la cravate et le costume. Pour
eux, le gars qui mourra en laissant le plus de voitures et de gadgets électroniques
derrière lui aura été le plus malin de la bande. Mon dieu, je déteste
ces demi-dieux. Il n’y a rien qui ne soit de l’information, yuppies à la tête carrée.
William Gibson a peut-être été le premier à le réaliser en 1982. Pourtant, bien peu
de gens ont compris ce qu’il voulait vraiment dire. Peut-être n’en était-il pas tout à
fait conscient lui-même ?
Le changement nécessaire dans cette société, c’est d’arracher le savoir du contrôle
des grandes compagnies et de l’Etat pour le rendre aux gens à qui il
appartient, faute de quoi le monde a toutes les chances de ressembler à celui que
décrivait Gibson dans Neuromancien.
C’est pourquoi nous prenons le nom de cyberpunks. Nous sommes des hors la loi,
branchés et connectés. Nous ferons naître une ère nouvelle. À nos yeux,
l’information électronique n’est pas un symbole ou un statut, ou une façon de
gagner de l’argent et la considération générale, mais une extension de l’esprit
humain. C’est pourquoi Timothy Leary a appelé le micro-ordinateur le LSD des
années quatre-vingt-dix – les ordinateurs semblent élargir le champ de vision des gens.
Nous ne voulons pas voler les entreprises. Diable non. Nous voulons juste qu’on nous
rende nos droits de citoyens. Si je possède un bout d’information, je veux avoir le
droit de le copier. Et si vous essayez de m’en empêcher, c’est sûr que je vais
mordre. Ne touchez pas ma vie privée ! Foutez le camp de ma vie !
Mon idéologie brûle pour moi comme une lanterne dans la nuit. Ce n’est pas une
idéologie de libéralisme, ni le socialisme, ni le conservatisme, ni le communisme ou
toutes ces idéologies qu’on vous apprend à l’école. Mon idéologie s’appelle Cyberpunk.
Les maffias qui s’accaparent la terre, les pirates qui gagnent des fortunes en vendant
des jeux à des pauvres dingues de l’ordinateur, ceux qui gagnent leur vie en
parasites de la société, tous ceux-là, vous pouvez les pourchasser et les tuer si
ça vous plaît. Personne ne les regrettera. Mais ne touchez pas les crackers et les
swappers, car ceux-ci ne sont pas vos ennemis. Un vrai cyberpunk ne ferait
jamais payer une information. Il échange seulement, et je pense qu’il en a le droit.
D’autres ne le pensent pas.
Je ne veux pas détruire. Je veux créer.

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